“Les numéros de série sur les billets ne sont pas un instrument de contrôle, mais plutôt un outil de sécurité et d’aide à la recherche de la vérité» - Discussion avec Gerrit Stehle

Vous êtes-vous déjà demandé si le cash pourrait apporter plus que sa fonction de base? Gerrit Stehle s’est posé la question et y a réfléchi longtemps avant de pouvoir répondre avec un «Oui, absolument» résolument confiant. Grâce aux numéros de série individuels, les billets peuvent être utilisés dans le cadre d’enquêtes, de vérifications de crédibilité et pour l’analyse de flux de cash. Dans cet entretien avec le PDG d’Elephant & Castle IP GmbH, nous discuterons du fonctionnement pratique des inventaires numériques par rapport aux numéros de série, des opportunités que cette technologie offre, et enfin nous nous demanderons si les préoccupations liées à la protection des données sont justifiées ou non.
Les numéros de série comme des identifiants uniques
ALVARA: Quand avez-vous réalisé que les numéros de série pouvaient apporter quelque chose en plus que juste un marqueur d’origine des billets, et qu’ils pouvaient par exemple raconter l’histoire des billets?
Gerrit Stehle: En fait je ne pourrais pas spécifier un moment en particulier, mais ce fut plutôt à la suite de plusieurs contradictions que j’ai repérées. D’un côté, le cash est décrit par certains comme un risque sécuritaire, « la cause de tous les maux ». Beaucoup d’actes délictueux sont réalisés grâce au cash, alors que dans de nombreux cas ils pourraient être repérés grâce aux numéros de série. D’un autre côté, des inquiétudes remontent lorsqu’on discute de la traçabilité des billets. C’est à ce moment que les préoccupations sur la protection des données sont en général mentionnées, qu’elles soient justifiées ou non.
L’ironie derrière tout ceci est que si les numéros de série sur les billets de banque représentaient vraiment un risque par rapport à la protection des données personnelles, on devrait commencer par se demander pourquoi un numéro unique est imprimé sur ces billets à la base. Des numéros de série ont toujours été apposés sur les billets. Cela permet de s’assurer que chaque billet est unique et reconnaissable, que cette information soit techniquement utilisable ou non. Et il faut admettre que la personne qui a pensé à les ajouter a eu une excellente idée. Le numéro de série est une des inventions les plus intelligentes pour assurer la sécurité et la confiance accordée aux espèces, et c’est un mécanisme qui fonctionne toujours aujourd’hui.
Les numéros de série ont également fait leurs preuves à de nombreuses reprises. Pour toutes les autres valeurs à travers l’UE, ils sont également obligatoires et utilisés avec grand soin. Les téléphones, appareils photos et autres appareils sont tous dotés d’un numéro de série, c’est la norme partout. Ce n’est qu’au niveau du cash que cette logique ne se prolonge pas forcément.
Lorsque j’ai vu à quelle fréquence le cash joue un rôle dans des enquêtes, et à quel point il y a peu de support technique disponible pour ce faire, il m’est apparu clair que ce n’est pas un problème théorique, mais un déficit structurel.
Vous dites qu’enregistrer les numéros de série est la chose la plus normale au monde. Pourquoi est-ce que ce processus génère des débats si passionnés lorsque cela concerne les billets?
Gerrit Stehle: Je pense parce que le cash est immédiatement lié aux «citoyens transparents», bien que ce ne soit pas techniquement vrai. On n’enregistre pas les informations sur les personnes, les achats ou les profils. Uniquement les numéros de série, le lieu et l’heure.
Dans toutes les autres industries, les numéros de série sont un prérequis pour tout ce qui est assurance qualité, protection des produits ou traçabilité. Avec le cash, tout d’un coup, certaines personnes en font tout un débat idéologique fondamental. C’est moins technique qu’idéologique finalement.
D’après vous, quelles sont les principales idées erronées dans ce débat?
Gerrit Stehle: C’est lorsque des personnes pensent que le cash doit être soit totalement anonyme, soit totalement contrôlé. C’est une approche complètement erronée.
Même aujourd’hui, il y a d’innombrables points de saisie de données pendant le cycle du cash, mais ils ne sont pas utilisés systématiquement. Nous ne parlons pas de surveillance continue, mais de points ciblés, par exemple dans les centres forts. Une couverture de 10 à 15% est souvent suffisante pour vérifier des faits ou réfuter des accusations dans le cadre d’enquêtes.
Et il ne faut pas oublier que les numéros de série furent une invention incroyable. Ils ont permis de sécuriser le cash : en effet, ils génèrent de la confiance, permettent son authentification, protègent contre le risque de contrefaçon, et demeurent un des mécanismes les plus intelligents dans notre système monétaire. C’est ainsi paradoxal qu’une fonctionnalité liée à la sécurité et qui est de surcroit efficace depuis des décennies soit soudainement perçue comme un risque plutôt qu’une force.
Trouver la vérité plutôt que de répandre la suspicion sur tous
Elephant & Castle est intervenue comme expert dans plus de 300 enquêtes criminelles. A quel niveau est-ce que les numéros de série ont contribué à les résoudre?
Gerrit Stehle: Ils aident à trouver la vérité, dans les deux sens. Parfois ils confirment les poursuites judiciaires, mais parfois ils exonèrent totalement les prévenus de toute culpabilité. Le but n’est pas de condamner quelqu’un mais de permettre la vérification de certaines déclarations.
Dans un cas en particulier, le prévenu affirmait que les espèces qu’il détenait provenaient d’économies accumulées sur une très longue période, mais les numéros de série ont prouvé que les billets avaient été imprimés seulement quelques années auparavant. Ces informations peuvent être décisives. Notre technologie n’est donc pas faite pour «attraper» qui que ce soit. Au contraire, elle sert à prouver la vérité: factuelle et efficace.
Malgré la valeur ajoutée évidente de la contribution à mettre au jour des crimes, des opposants expriment des critiques. La préoccupation principale est que cette approche pourrait être problématique au niveau de la protection des données personnelles. Est-ce que ce point de vue est légitime?
Gerrit Stehle : L’inventaire numérique ne collecte pas de données personnelles. Pas de noms, pas de comptes, pas de profils de flux. D’un point de vue de la protection des données, tout est «clean».
Si vous lisez avec attention des articles de presse sur les numéros de série et leur traçabilité, vous verrez rapidement que les critiques se basent souvent exclusivement sur des peurs plutôt que des infractions concrètes. Et franchement, argumenter en disant que «tout est mauvais» n’a aucune valeur par rapport à une discussion factuelle, quel que soit le sujet.
Il est important pour moi de souligner qu’il y a des vrais experts en protection des données personnelles, et des personnes qui s’auto-déclarent expertes en la matière. Les vrais experts en protection des données sont des partenaires indispensables pour nous. Ils posent les bonnes questions, celles qui dérangent parfois, et montrent de manière concrète la façon dont les niveaux de protection et les limitations d’utilisation des données peuvent être améliorés. C’est la raison pour laquelle nous impliquons des experts dans la protection des données dès les prémices de tous nos projets, quel que soit le pays dans lequel nous opérons. Nous leur demandons de nous aider, nous déterminons les exigences conjointement, et durcissons les mesures techniques et organisationnelles de manière itérative. C’est une composante extrêmement importante de tout notre process, pas pour des raisons réglementaires, mais en gage de qualité.
De leur côté, les experts auto-proclamés en protection des données expliquent en général comment les choses ne devraient pas être faites, sans citer de réglementations spécifiques ni offrir de solutions alternatives. Ceci n’aide personne au final, que ce soit au sujet des droits des citoyens ou des possibilités d’utilisation lors d’enquêtes. Il n’y a que les «vrais» experts, les spécialistes en matière de protection des données, qui ont la vision globale avec les exigences réglementaires précises et les mises en œuvre pratiques.
En définitive, nous parlons d’un processus clairement structuré de régulations par le droit à quatre niveaux, chaque niveau contrôlant un autre. Notre travail se conforme exclusivement au cadre légal:
- Les autorités en matière de sécurité contrôlent en amont si les outils développés peuvent être utilisés.
- Les Procureurs de la République s’assurent que les informations exploitées sont forcément utilisables d’un point de vue légal, afin d’éviter toute exclusion de preuves.
- Les juges vérifient que les procès sont conduits de manière régulière et dans le respect de la loi, et évaluent les preuves apportées en toute indépendance.
- Les avocats de la défense s’assurent que toutes les procédures sont conduites correctement, que les mesures sont proportionnées et que les droits des prévenus sont protégés.
En résumé: les protections des données et l’Etat de droit ne sont pas un obstacle à notre travail, au contraire ils en forment les fondations. Nous acceptons volontiers une supervision critique et basée sur les faits, car elle rend la solution meilleure, plus sûre et plus digne de confiance.
Un potentiel libéré grâce à l’inventaire numérique
En plus d’aider les forces de polices, qu’est-ce que cette technologie apporte comme avantages?
Gerrit Stehle : Au final, tout ceci contribue à la digitalisation des opérations logistiques autour du cash. A la clef, modernisation, gains d’efficacité, sécurité accrue et, en définitive, des économies. Mais ce n’est pas grâce à des remplacements de personnes par des machines, au contraire de ce qui est souvent conjecturé par les opposants. Dans une période où il y a des pénuries de forces vives très qualifiées, cette digitalisation permet de leur libérer du temps et d’utiliser ces ressources rares de manière plus efficace.
Un levier majeur est donc l’inventaire numérique. Si on sait toujours clairement où est le cash, de nombreux processus dupliqués lors d’opérations de logistique, des vérifications manuelles et des opérations liées à la sécurité peuvent ainsi être éliminés. Par exemple, aujourd’hui, le cash est compté lors de trois étapes: chez le commerçant, dans le centre fort, et encore une fois dans l’agence de la banque centrale. Les opérations logistiques liées sont onéreuses, chronophages et risquées.
L’enregistrement systématique des numéros de série pourrait vraiment changer la donne. Il génère une plus grande transparence à travers le cycle du cash et il ouvre des nouvelles opportunités de modèles coopératifs. Par exemple, les collaborateurs d’une banque centrale pourraient temporairement offrir un soutien à des centres forts privés, avec le même genre de rôle que BaFin, qui travaille en étroite collaboration avec les institutions bancaires. Ceci permettrait de réduire les engorgements sans réduire le nombre d’emplois. En réalité, c’est l’inverse qui est vrai: des tâches seraient effectuées de manière encore plus professionnelle et le cash serait stabilisé sur le long terme.
Quand on sait exactement ce qui est dans le centre fort, les coûts logistiques peuvent potentiellement être réduits de manière significative, même à court terme. Dans le même temps, la gestion des ressources s’en verrait largement améliorée. Les numéros de séries procurent déjà ces fonctions dans de nombreux pays européens. Pour le cash, ce mécanisme existe également, mais il n’a pas forcément été systématiquement développé à son plein potentiel.
Quels sont les prérequis techniques ?
Gerrit Stehle : Techniquement, ce n’est pas sorcier. Avec des machines modernes existantes équipées de composants à seulement quelques centaines d’euros, on peut capter les numéros de série aux points de comptage ou aux endroits où des billets sont distribués. Cela ne nécessite pas de racheter des machines ou de tout révolutionner, mais juste de faire quelques ajouts mineurs sur des processus existants.
Les logiciels de gestion digitale du cash dans les centres forts représentent également une source précieuse de données. Le cash est déjà compté, enregistré et expédié. Si toutes ces informations sont stockées de manière numérique, nous pouvons les intégrer à notre base de données.
Il est important de noter qu’il n’est pas nécessaire que tous les billets soient suivis de manière continue. Même une couverture partielle dans des emplacements clefs (par exemple dans des centres forts ou lors du premier chargement de DABs) procure suffisamment de données pour numériser les inventaires, optimiser la logistique et contribuer à des enquêtes si nécessaire. L’efficacité provient justement de cet aspect: de grands bénéfices ne nécessitant qu’un effort technique restreint.
Par rapport à cet effort limité, la valeur ajoutée est d’autant plus impressionnante. Aujourd’hui, les avantages sont déjà nombreux: de meilleurs inventaires, moins de risques de vols par des collaborateurs lors d’opérations de transport de fonds, des coûts logistiques réduits, une sécurité accrue pour le transport du cash, et de nouvelles approches pour des enquêtes sur du blanchiment d’argent, des attaques de DAB ou des opérations frauduleuses.
Quel est votre message principal pour les instances politiques et régulatrices?
Gerrit Stehle : Le cash n’a pas besoin d’être sauvé, mais il doit être traité de manière juste et réaliste. Actuellement, nous sommes témoins d’attaques graduelles sur son rôle: limites de montants payables en cash, obligation de preuves d’identité pour des montants de plus en plus modestes, pression sociale pour associer chaque transaction avec un profil digital.
Ceci génère une impression que le cash est douteux, simplement parce qu’il existe!
Mon message principal est donc le suivant: le cash n’est pas un risque, c’est un instrument de protection. Il n’est pas le problème, il est plutôt une composante de la solution.
La technologie dont nous parlons, la reconnaissance de numéros de série, ne rend pas le cash plus faible. Au contraire, il le rend plus sécurisé, efficace et juste.
Il empêche les mauvaises utilisations sans empiéter sur la vie privée.
Il contribue à la lutte contre le crime organisé sans impliquer une surveillance généralisée des citoyens.
Il génère plus de transparence au niveau du système plutôt que dans la vie privée des individus.
Et ce qui est souvent oublié, c’est que le cash joue un rôle indispensable dans la résilience d’un pays face à la cybercriminalité.
Si les systèmes de paiement numériques tombent en panne à cause d’une cyberattaque, d’une attaque de hackers sur les services de paiement, d’une panne de courant ou de perturbations au niveau des infrastructures, le cash fonctionne toujours. Pas d’enregistrements ni d’applications ou encore de serveurs nécessaires.
Ce fait a été confirmé de manière évidente lors de désastres comme celui intervenu dans la vallée de l’Ahr: lorsque les réseaux électriques et téléphoniques mobiles ont cessé de fonctionner pendant plusieurs jours, le cash est devenu le seul mode de paiement qui fonctionnait encore pour les besoins quotidiens: courses alimentaires, carburant, autres achats. Aucun système numérique n’aurait pu le remplacer.
Enfin, ce sujet doit également être pris en considération dans le contexte des tensions géopolitiques actuelles: en cas de guerres ou de conflits hybrides, les systèmes digitaux sont souvent la première cible. Le cash devient alors le dernier bastion de stabilité pour la société civile. Il fonctionne sans connexion internet, de manière indépendante et résiliente.
C’est pourquoi il est si important de ne pas affaiblir le cash mais de l’adapter au 21ème siècle. Les bonnes technologies – comme la reconnaissance des numéros de série – stabilisent le cash plutôt que de le menacer. Elles le modernisent sans affecter son essence même.
La vraie question pour les politiciens et les autorités est donc: voulons-nous protéger le cash ou continuer à le pressuriser? Le cash n’est pas désuet. Avec les bonnes technologies, c’est un pilier moderne et résilient d’une démocratie libre.
Avez-vous quelque chose à ajouter pour finir?
Gerrit Stehle: Il y a huit ans, nous nous sommes fixés comme mission de rendre les numéros de série aussi acceptables pour les billets que le reste des objets. Comme je l’ai déjà précisé, tous les appareils et objets comme un robot ménager, une chaîne hi-fi ou une PlayStation ont un numéro de série individuel pour assurer un suivi de ces produits, et c’est même souvent une obligation légale.
Nous sommes ouverts à la discussion avec les instances politiques et réglementaires, mais nous ne percevons pas toujours la même motivation de leur côté. Nous accueillons volontiers le scepticisme constructif. Nous avons cependant l’impression qu’il y a un manque de responsabilité pour vérifier les faits et prendre des décisions claires. Mais l’expérience nous montre déjà que les inventaires numériques peuvent apporter plus de sécurité et de vérité à notre société. Et les autres possibilités offertes par ces inventaires, en particulier au niveau de la gestion des opérations logistiques et des centres forts, peuvent offrir une réelle valeur ajoutée si les instances décisionnaires adoptent un état d’esprit plus ouvert. Mais nous restons toujours aussi motivés car nous croyons fortement en la cause que nous défendons.
Et si vous avez des espèces à la maison ou dans un coffre-fort, je vous recommande fortement de noter les numéros de série de vos billets!
Merci beaucoup, M. Stehle, pour cette conversation tellement instructive.
Gerrit Stehle : Je vous en prie, de fut un plaisir. J’aimerais pouvoir promouvoir l’inventaire numérique auprès du plus grand nombre : c’est bien plus qu’un business model pour nous, c’est vraiment un sujet qui nous tient à cœur.
Et votre message est bien passé, effectivement! Merci!
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